Des précisions sur certains scandales du tramway de Juppé

CQFD N°015

Enquête sur le tramway de Bordeaux
La mafia du BTP se cache pour engraisser


C’est Alain Juppé qui l’a dit : au 15 septembre, la première tranche du tramway de Bordeaux doit être opérationnelle « à 95 % ». Alors que les pannes s’accumulent, on a voulu savoir à qui profitait au juste ce chantier à 6,5 milliards : les chômeurs et l’industrie locale, comme le martèlent les dirigeants, ou les géants du BTP, repris de justice cachés derrière leurs filiales. La plus têtue de nos chômeuses a mené l’enquête.

Le chantier du tramway de Bordeaux, qui a englouti 6,5 milliards de francs pour la seule première tranche, avec trois lignes en panne la moitié du temps, est une fantastique aubaine pour l’économie locale et les chômeurs. C’est du moins ce que claironnent les dirigeants : « Pour des demandeurs d’emploi motivés, ce projet présente réellement l’opportunité d’accéder à de vrais métiers et à des emplois stables », se gargarise Alain Cazabonne, le vice-président de la Communauté Urbaine de Bordeaux (CUB) et président de l’association Tramemploi. Des « vrais métiers », parfaitement : terrassier, marteau-piqueur, couleur de béton... Et « stables », comme le démontre l’embauche d’un paquet de sans-papiers, dociles esclaves exposés aux rafles et aux « retours » inopinés à la frontière (voir CQFD n°13).
Trêve de plaisanterie. Les mille cinq cents emplois dont parlent les communicants du chantier ne sont pas des « opportunités » mais des gagne-pains, précaires et pénibles. Quant aux bien-aimés employeurs du coin, sans doute qu’ils en profitent, mais lesquels ? Interrogée par CQFD, la CUB ne sait pas : « il y a trop de marchés » et pas de « document spécifique » les recensant. Mais on nous jure que « le principe de l'allotissement – répartition des marchés en plusieurs lots – a été retenu pour rendre le chantier du tramway accessible aux entreprises locales. » Tu parles ! Usé par trois semaines de harcèlement téléphonique, un attaché de presse de la CUB finit par craquer et nous sortir un listing des marchés. Geste bien imprudent, car ce document établit qu’en fait de boîtes locales, ce sont des multinationales, masquées derrière le nom de leurs filiales, qui se partagent le gros du gâteau : soixante-dix marchés sur un total de cent trente. Les majors classées au Top 4 du bâtiment récupèrent les plus gros pactoles : Amec-Spie, Bouygues, Eiffage et Vinci. Interrogée sur cette contradiction, la CUB bredouille : « Quand un marché est attribué à une filiale, ce n’est pas le nom de la maison-mère qui apparaît sur les documents. » Ben tiens !
À CQFD, on a voulu féliciter les champions du BTP pour cette merveilleuse « opportunité ». Mais bizarrement, ils ne sont pas chauds pour assumer. Joint par téléphone, Eiffage prétend tout ignorer de sa participation au chantier : « Alors là, je ne pourrais pas vous dire », élude-t-on au service de presse. Et d’envoyer la patate chaude à la succursale bordelaise, où c’est le flou complet. « Sur le chantier du tramway ? Heu, le groupe Eiffage ? Non... » Ils ont pourtant dans leur giron la société Appia, qui détient elle-même la Générale Routière. Or celle-ci regroupe notamment la Routière Morin et Guintoli SA, qui sont toutes deux à l’œuvre sur au moins trois zones du chantier... Est-ce que le nom de ces deux filiales évoque quelque chose à nos experts en com’ ? « Peut-être, mais on les connaît pas toutes ! » Peut-être ne savent-ils pas non plus que l’an dernier, Eiffage a été condamné en appel à 3,4 millions d’euros d’amende pour entente préalable avec Bouygues (22,5 millions), Fayat et Vinci (4,7 millions) sur un chantier de construction de voies ferrées et de ponts. Lesquels Bouygues, Fayat et Vinci se retrouvent à nouveau ensemble sur le chantier de Bordeaux… Dans le BTP, l’amitié résiste aux épreuves.
Contacté à son tour, Bouygues nie lui aussi toute implication dans le chantier, à l’exception d’une modeste intervention de sa filiale DV Construction pour la pose de boîtiers électriques. Alors pourquoi la CUB nous dit-elle avoir confié le plus gros chantier d’infrastructures à Colas, filiale du groupe, pour la modique somme de 7,85 millions d’euros ? Et la dizaine de lots attribués à Screg et Cregut, autres filiales de Bouygues ?
Pour la petite histoire, Colas, Screg et Cregut sont bien connues à Bordeaux. Les deux premières ont été sanctionnées en 2001 à hauteur de 11 millions de francs pour avoir profité de leur quasi-monopole sur le marché des « enrobés bitumeux » de la CUB, aux dépens de la troisième, alors qu’elles appartiennent toutes trois à Bouygues 1) ! Les mêmes avaient déjà été condamnées en 1998 dans l’Hérault, où elles s'étaient concertées avec onze autres boîtes pour s’échanger des informations avant le dépôt d’offres pour six marchés (2). Parmi ces quatorze tricheurs, ils sont plusieurs à faire aujourd’hui leur beurre sur le tramway de Bordeaux : Bec Frères, filiale du groupe Fayat, Sogea et Jean-Lefebvre, filiales du groupe Vinci.
Avec au moins douze marchés obtenus sans que son nom figure nulle part, Vinci est l’un des invisibles les plus choyés du chantier. Le groupe aux 17 milliards d’euros de chiffre d’affaires affirme être le premier groupe de BTP au niveau mondial. Son PDG, Antoine Zacharias, fait partie des cinq patrons les mieux payés du CAC 40 (3 millions d’euros de salaire déclaré en 2003). Vinci est présente sur le chantier bordelais par le biais d’une ribambelle de filiales, dont Jean-Lefebvre, un label synonyme de probité. Il y a une dizaine d’années, Jean-Lefebvre avait servi de centre nerveux à un circuit de corruption en Isère. Surnommé le « parrain », son patron recevait régulièrement chez lui ses copains de Bouygues, d'Eiffage, de la Générale et de la Lyonnaise des eaux, pour organiser le partage du magot selon la technique dite de « la table ». Tout était truqué d’avance : chaque lot composant le marché était attribué à l’un des conjurés, ses « concurrents » ajustant leurs prix pour aboutir à une proposition plus chère. Aujourd’hui, on retrouve une bonne partie des mêmes larrons sur le chantier du tramway. C’est un réconfort, dans ce monde en proie aux querelles, de voir qu’ils s’entendent toujours.
Mais ce n’est pas tout. Le 20 avril dernier, le chef de la « Mission tramway », François Saglier, était mis en examen pour « atteinte à la liberté d’accès et à l’égalité des candidats dans les marchés publics ». La justice l’accuse d’avoir entériné le choix du groupement d’entreprises proposé par Alstom pour « le matériel roulant et les voies », malgré son invalidation par le tribunal administratif. Trois cents millions d’euros sont ainsi tombés dans la poche d’une honorable famille – composée d’Alstom, Amec-Spie, Vinci et Fayat, un groupe « régional » de soixante-quinze entreprises – qui n’était pourtant pas la « mieux-disante ». Déjà empêtré dans ses casseroles personnelles, Alain Juppé, président de la CUB, s’est empressé de virer le lampiste Saglier. Lequel ne pleure pas misère pour autant : ce mois-ci, le sacrifié s’en retourne à sa maison-mère, la RATP, dont il avait été « détaché ponctuellement ». Coïncidence : la RATP, à travers sa filiale Systra, avait été choisie dès le début par la Mission Tramway comme principal maître d’œuvre du chantier. Autre détail qui tue : Bouygues et la RATP entretiennent des liens explicites depuis qu’ils ont créé ensemble la société RATP II en 2000. A ce stade, ce n’est plus de l’amitié, c’est de l’orgie. Mais tant que ça file du boulot à quelques chômeurs « motivés », la morale est sauve…
Grite Lammane

1. Le groupe Bouygues s’y connaît en jeux où l’on gagne toujours. Selon le Canard enchaîné, il aurait, dans les années 90, mis au point un programme informatique – le logiciel Drapo – visant à truquer les appels d'offres des grands chantiers de travaux publics. Mais le groupe n’a jamais été condamné : la justice, hélas !, avait oublié de poser des scellés sur des documents saisis et l’affaire a atteint le jour fatidique de la prescription sans être jugée.
2. Décision du Conseil à la concurrence du 3 juin 1998.
Paru dans CQFD 15
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CQFD N°013
LES SANS-PAPIERS DU TRAMWAY DE BORDEAUX
Mis à jour le :15 juin 2004. Auteur : Grite Lammane.
Bordeaux, jeudi 27 mai. J’ai rendez-vous devant un thé à la menthe avec des membres du Collectif bordelais de soutien aux sans-papiers. Ils avaient organisé une manifestation le jour de l’inauguration du tramway pour dénoncer l’emploi de clandestins au cours des travaux de gros œuvre dudit tram. Mais, retenus par des CRS toute la journée, ils n’avaient pas pu se faire entendre. Devant moi, ils réitèrent leurs affirmations, allant même plus loin. Ils avancent que certains sans-papiers auraient été employés à la construction de l’hôtel de Police, inauguré il y a peu par Nicolas Sarkozy en personne. D’autres feraient du ravalement de façades - notamment celle de l’annexe de l’école des Beaux-Arts - pour des entreprises payées par la mairie de Bordeaux. Il y en aurait aujourd’hui dans la bourgade de Barp à trimer sur l’édification du laser mégajoule, 40 000 m2 dédiés à la simulation d’essais nucléaires. Si on n’y croit pas, il suffit de se poster à l’embauche cours Victor-Hugo, en plein centre-ville, pour voir les camionnettes qui viennent chercher leur lot de travailleurs. Témoin direct de ce trafic, Eshref m’explique : « Dans le BTP, tous les sous-traitants emploient des sans-papiers. Mais je ne vais pas jeter la pierre au patron. Il me donne du travail. J’ai besoin de travailler pour payer mon avocat si je veux être régularisé. » S’enferrer dans l’illégalité et la misère pour s’en sortir, c’est le paradoxe que la France propose aux demandeurs d’asile.

Je vais chercher d’autres témoignages à l’ASTI et au Service social d’aide aux émigrants. On ne m’y confirme pas expressément l’affaire des ouvriers du tramway, même s’il « a dû y en avoir, c’est sûr ». En revanche, quelqu’un me soutient avoir reconnu plusieurs sans-papiers sur le chantier de rénovation d’une cité de la banlieue de Bordeaux. Un deuxième sait que des clandestins qu’il connaît ont travaillé sur l’hôtel de Police. Un autre lâche que pendant la grève de la faim pour la régularisation des Kurdes, l’an dernier, certains s’absentaient pour aller « peindre les appartements d’un bailleur HLM, employés par des sous-traitants ».
Des sous-traitants, comme toujours. C’est la combine classique : un énorme chantier public est partagé entre quelques boîtes dans les bonnes grâces des décideurs. Pour faire face à cette suractivité temporaire, au lieu d’embaucher (les charges sociales réduisent les marges !), les entreprises sous-traitent les travaux pénibles à de petites sociétés dont les patrons sont des étrangers en situation régulière connaissant le métier et ses magouilles. Comme ils utilisent le gisement de main-d’œuvre au noir que constituent les membres de leur famille et de leur communauté d’origine en situation irrégulière, leurs prix défient toute concurrence. Et si le scandale éclatait, la stupeur serait de mise chez les chargés de com’ des grosses boîtes ! Question à un milliard d’euros (coût du tramway) : quelles sont les entreprises à qui ce trafic profite ? J’ai espoir qu’un embryon de réponse m’attend chez les avocats de l’Institut de défense des étrangers : il a dû leur arriver, me dis-je, de défendre des sans-papiers arrêtés sur des chantiers, ils doivent donc connaître les employeurs sous-traitants. À partir de là, je pourrai trouver les grosses sociétés cachées derrière. Hélas, mes quatorze tentatives pour joindre l’IDE, en particulier son président, Vincent Aymard, se soldent toutes par une réponse-type des secrétaires. À les entendre, les « maîtres » ne mettent jamais les pieds dans leurs cabinets et passent leur vie à plaider « au Palais ». « Ils vous rappelleront dans la journée », me rassurent-elles. J’attends toujours.

Seule Me Sebban, chargée de la défense de Turcs clandestins qui avaient été arrêtés en octobre dernier en se rendant sur un chantier de BTP, accepte de me parler. Mais elle dit ne pas se souvenir de l’affaire... Et, bien que « pas au courant » pour le tramway, elle confirme vaguement que des sans-papiers sont employés sur des chantiers à Bordeaux. Me vient alors l’idée naïve que la direction départementale du Travail, chargée du contrôle des employeurs, va pouvoir m’aider. Madame Boutor, directrice adjointe : « Nous ne vous donnerons pas d’information avant que vous ayez obtenu l’accord du préfet. » Qu’à cela ne tienne, je prends le problème à l’envers. Au tribunal, je verrai bien dans les archives si des sans-papiers ou des patrons ont été jugés. Nenni ! Le greffier me rit au nez (« On ne donne pas accès [aux archives] à n’importe qui. En particulier aux journalistes. »), avant de me proposer son numéro personnel (« Vous pourriez avoir envie de m’appeler le soir pour avoir des informations... »). Je charge alors ma dernière cartouche : je m’adresse directement à la Communauté urbaine de Bordeaux, commanditaire des travaux, dans l’espoir d’obtenir la liste des entreprises du chantier. L’attaché de presse y va d’abord au bluff : trop d’entreprises sur le coup, prétend-il, et « pas de document spécifique » les recensant. Mais au bout de trois demandes, comme je commence à ruer dans les brancards, il finit par m’envoyer un listing. Tellement succinct qu’il est inexploitable. C’est alors que j’apprends que François Saglier, le « chef de la mission tramway », vient d’être mis en examen pour « atteinte à la liberté d’accès et à l’égalité des candidats dans les marchés publics ». S’il y a du pot-de-vin dans l’air, pas étonnant que le dossier soit verrouillé ! Les voies de la démocratie sont impénétrables. Mais barrer grossièrement l’accès à des informations qu’on devrait obtenir sans effort ne suffira pas à gommer que certains sans-papiers, comme dit le Collectif, « sont très mal payés, voire pas du tout et vivent parfois à six ou huit dans un F2 sans toucher de salaire », risquant de surcroît un accident du travail définitif ou une expulsion.

Publié dans CQFD n°13, juin 2004.

Bordeaux-Juppé